A Crostwitz, les Serbes de Lusace défendent leur école sorabe
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LE MONDE | 31.07.02 | 13h05
• MIS A JOUR
LE 05.08.02 | 13h14
Crostwitz (Allemagne) de notre envoyé spécial
En Lusace, région au sud-est de la Saxe et du Brandebourg où vivent les Sorabes (ou Serbes de Lusace), une minorité slave, la moisson bat son plein mais déjà approche la rentrée. A Crostwitz, Chroscicy en sorabe, une langue entre tchèque et polonais, les enfants reprendront le 1er août le chemin de l'école. Pour la deuxième année consécutive, l'école sorabe du village n'accueillera pas de nouveaux collégiens. Faute d'élèves, le ministre saxon de l'éducation a fermé la classe. En août 2001, le bourg avait connu les plus importantes manifestations de l'histoire des Serbes de Lusace, opprimés pendant des siècles et menacés d'extermination par Hitler. Ils sont les derniers descendants des tribus slaves installées sur les rives de l'Elbe avant la colonisation germanique au début du deuxième millénaire. Pendant trois semaines, les parents d'élèves ont organisé des rassemblements et assuré illégalement l'enseignement en sorabe à la douzaine de collégiens inscrits. Ils ont finalement dû se résoudre, sous la pression des autorités, à envoyer les enfants au bourg voisin de Ralbicy (Ralbitz).
Selon Jurij Luscanski, porte-parole de Domowina, la fédération des organisations et institutions sorabes, "la mini-révolution de velours sorabe a marqué les consciences". "Pendant cette mobilisation pour la défense de notre identité, nous avons compris que nous pouvions être forts", renchérit Bozena Pawlikec, fer de lance du mouvement de Chroscicy. "Nous devons tout faire pour arrêter l'assimilation progressive qui conduirait à la disparition de notre langue et de notre culture", explique-t-elle.
Si les lois saxonnes et du Brandebourg sont censées garantir les droits des Sorabes, leur nombre diminue. Encore cent mille il y a quarante ans, ils ne sont plus que soixante mille à se déclarer sorabes dans toute la Lusace. Officieusement, environ seuls 25 000 parlent couramment la langue. "La réalité est en contradiction avec le discours des hom-mes politiques allemands : ils assurent vouloir défendre notre langue et notre culture - ils ne parlent jamais d'identité - mais ils ferment nos écoles", estime Mme Pawlikec, animatrice du Centre de langue qui s'occupe de la formation des enseignants et de la diffusion du sorabe.
Il existe aujourd'hui six écoles primaires et six collèges où l'enseignement est en grande partie en sorabe et deux lycées, à Bautzen (Budysin) et Cottbuz (Chocebuz), les "capitales" de la haute et basse Lusace. "Ces écoles n'ont pas le statut d'école minoritaire et sont donc régies par les mêmes règles que les autres (25 élèves par classe) et ne reçoivent pas de subvention supplémentaire", explique-t-elle. Ce système, introduit au début des années 1950 par le régime communiste, perdure mais a montré ses limites.
Après la réunification allemande, les responsables sorabes pour l'éducation ont cherché d'autres modèles d'enseignement. Inspirés par les écoles bretonnes Diwan, les Sorabes ont introduit, à partir de 1998, dans les écoles publiques de basse Lusace où le sorabe est en voie de disparition, le programme Witaj. Dès le plus jeune âge, les enfants sont plongés dans un milieu bilingue avec une maîtresse sorabe et une allemande. Ce sont, outre les familles sorabes qui redécouvrent leurs racines, en particu- lier les familles d'Allemagne de l'Ouest, installées pour des raisons professionnelles dans la région, qui envoient leurs enfants dans ces écoles. Quelque trois cents enfants les fréquenteront à la rentrée. Les Allemands établis depuis des générations dans la région n'ont jamais appris la langue de leurs voisins.
"Witaj est une chance, mais c'est un processus artificiel car on essaie de ressusciter le sorabe dans des régions où il a quasiment disparu alors que, dans les régions où il est vivace, on ferme des classes sorabes", souligne Bozena Pawlikec, qui ajoute, pour montrer les limites du programme : "Ce projet implique par ailleurs le bilinguisme au quotidien, or nous en sommes loin." Le sorabe menace de devenir une langue parlée uniquement à la maison. "Elle doit pouvoir être utilisée dans toutes les sphères de la vie pour évoluer. Bien que cela soit censé être possible selon la loi, dans aucune administration, service ou entreprise, vous ne pouvez communiquer en sorabe", soupire Mme Pawlikec. Le 9 août, à l'occasion du premier anniversaire des manifestations de Chroscicy, les représentants de la communauté sorabe réclameront officiellement l'autonomie scolaire aux autorités de Saxe et du Brandebourg afin d'instaurer un réseau adéquat d'écoles sorabes.
Martin Plichta
• ARTICLE
PARU DANS L'EDITION DU 01.08.02